Grave – Sous le gore, la lumière

La vie, c’est le sang, les larmes, la chair et les poils. Si le but du cinéma est de proposer un regard sur l’être, dans son ensemble, c’est un bien sale boulot, et il est rare qu’un auteur s’y attèle. Julia Ducournau relève le défi avec Grave, un film magistral.

Des images choc

À l’évidence, Grave n’est pas grand public. Interdit aux moins de 16 ans, sorti dans 80 salles en France, le film vise un public averti, aussi adulte que possible, qui n’a pas froid aux yeux. Un projet ambitieux dans un certain registre. L’histoire est grave, l’ambiance souvent glauque, les détails crus (c’est d’ailleurs le titre international, Raw) et la finalité incertaine. Thriller minimaliste, il plonge le spectateur dans le doute permanent, avec peu d’informations. Du chaos, de la fuite en avant, des peurs. Et des séquences indigestes, pour secouer un peu.

Rien de gratuit

Cependant, rien n’est gratuit, tout est construit. Il y a du sang, certes, mais surtout des rebondissements, des plans magnifiques, parfois dérangeants, des interprètes totalement investis dans des situations délirantes, mais ancrées dans le réel. Des personnages et un contexte qui font penser à un documentaire – ce sont des étudiants, ni plus ni moins. Sous le gore, marqueur du genre, il y a un film passionnant, compliqué, parfaitement maîtrisé, avec une mise en scène précise et un rythme haletant. Des dialogues justes, des situations originales et réalistes, des rapports convaincants.

Un casting au plus juste

S’il y a bien une qualité remarquable dans ce projet, c’est la gestion optimale des ressources humaines. Aucun touriste, aucune facilité, tout le monde apporte quelque chose d’important. Outre le trio d’acteurs principaux, d’une justesse étonnante, et les parents, Laurent Lucas et Joana Preiss, chaque apparition, même pour des tous petits rôles, est marquante. Dans le désordre, on remarque Bouli Lanners, Marion Vernoux, Jean-Louis Sbille, mais également différents étudiants vétérans, des personnages anecdotiques croisés ici et là… Des gueules ou des attitudes qui participent à l’ambiance oppressante du film, avec une cohésion remarquable – comme une grande famille un peu à la marge de la société.

Tous petits rôles et grands moyens

Et encore au-delà des acteurs, ce sont aussi les figurants, notamment dans les scènes très peuplées, qui donnent vie, crédibilité et profondeur au récit. Une variété rare, qui donne de l’air aux personnages, à la différence des productions « vides » trop centrées sur les quelques personnages principaux. L’alternance de scènes intimistes, avec des grands rassemblements, c’est la vie, c’est palpable. On y croit vraiment, l’illusion fonctionne à merveille. Signe d’une cohérence sur l’ensemble du projet et d’une grande maîtrise en termes de mise en scène. Tout le monde est au diapason, il n’y a pas de fausse note.

Un trio de jeunes plein d’avenir

Tête d’affiche, Garance Marillier est la révélation du film. Une actrice juste, en toutes circonstances, qui donne tout, une performance rare sur laquelle se joue le réalisme du film, sa force, son authenticité. Entourée de Ella Rumpf (sa sœur) et Rabah Naït Oufella (son coloc’), elle affronte la vie d’étudiante en médecine vétérinaire en assumant sa singularité (elle est très douée) et n’en sait pas plus sur la vie, l’aventure qui commence, que quiconque dans la salle. C’est une jeune femme sans histoires, qui préférerait sans doute qu’on la laisse tranquille. D’un naturel fragile et sensible, elle s’apprête à changer. Et c’est passionnant.

Un film qui ne se raconte pas

Grave, c’est une vraie expérience cinématographique. Il faut aller le voir en salles pour le croire, le comprendre, l’apprécier. C’est un tout, une histoire, une musique, des personnages, qui restent dans la salle à l’issue de la projection. On ne peut pas les emmener chez soi. Surtout pas le regarder sur un ordinateur portable ou un smartphone entre le fromage et le dessert. C’est un film de cinéma, à voir et à revoir dans une grande salle obscure avec le gros son des enceintes géantes. Et du monde, surtout.

Se garder des prédictions douteuses

En revanche, si Grave rassure les amateurs de films de genre, qui n’ont pas de marché en France, c’est un chef d’œuvre unique. Une aberration. Contrairement aux hyperboles de circonstance, il n’annonce pas un grand retour du cinéma de genre en France. Comme La La Land n’annonce pas un retour en force de la comédie musicale. Grave est une réussite, c’est la bonne nouvelle. Reste à savoir si le public va suivre, dès la première semaine décisive. Un pari dont l’issue, à moins d’un triomphe sans précédent, n’est pas de nature à bouleverser les habitudes des professionnels et du public (les deux parties étant étroitement liées).

Si un renouveau doit venir, ce sera peut-être par Julia Ducournau, l’auteur-réalisatrice qui a porté le projet pendant 6 ans et réussi à s’imposer dans un genre moribond. Une artiste de grand talent qui pourrait y faire carrière, si toutefois elle souhaite poursuivre dans cette voie. On attend donc, déjà, avec impatience son prochain film. Mais aussi les projets d’autres prodiges inspirés par cette réussite, aptes à relever le défi.

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