Joker, anthologie d’un mythe au cinéma

Suite à plusieurs incarnations au cinéma et à la télévision, le personnage du Joker fait toujours l’objet de nombreux débats. Romero, Nicholson, Ledger, Leto, Phœnix, Monaghan et Hamill, tous ont apporté leur touche personnelle indélébile. Et à chaque nouvelle interprétation, les mêmes questions reviennent inlassablement. Quel est le meilleur? Fallait-il le refaire? Peut-on faire mieux? Cependant, au lieu de les opposer, nous proposons de leur rendre hommage à tous, et d’apprécier tout simplement chaque initiative pour ce qu’elle a apporté de bon. Après tout, pourquoi choisir?

Un personnage incontournable

Dans l’univers de Batman en bandes dessinées, constamment revisité par de nombreux auteurs depuis sa création par Bob Kane il y a 80 ans, il n’y a pas un Joker, mais plusieurs (notamment dans Souriez! The Killing joke, de Brian Bolland et Alan Moore, sorti en janvier 1989). Il n’est donc pas surprenant qu’il y ait aussi au cinéma différentes versions de ce personnage mythique. Si Jack Nicholson a légitimement été le premier choix de Warner pour donner vie au Joker dans le Batman de Tim Burton à la rentrée 1989, imposant son style unique, il fallait bien s’attendre à d’autres interprétations par la suite. Et chaque acteur a relevé le défi avec aplomb dans des productions très diverses.

Nicholson ouvre le bal

Totalement investi dans un rôle « sur mesure », Jack Nicholson a réussi à intégrer les costumes aux couleurs improbables, les longues séances de maquillage et les prothèses, pour réussir une interprétation très juste. Bras droit de Carl Grissom (Jack Palance), le boss du crime organisé de Gotham, Jack Napier (Nicholson) joue un jeu dangereux, partageant la vie d’Alicia Hunt (Jerry Hall), maîtresse de son patron. Grissom est au courant, il envoie donc son précieux allié en mission expresse pour récupérer des documents dans une usine sous son contrôle, Axis Chemicals, où l’attend un piège mortel – des policiers à la solde de Grissom ont reçu l’ordre de l’exécuter.

Nicholson, le bachelor le plus coté d’Hollywood, est donc tour à tour séducteur, fourbe, cassant, menaçant, avant de devenir le psychopathe le plus iconoclaste de l’univers Batman. C’est un rôle à part dans sa filmographie, à la fois en termes de performance et de décor, bénéficiant de l’imagination sans limites de Tim Burton et du génie de Danny Elfman, qui signe une musique originale devenue culte. Outre les thèmes de Batman et de la Batmobile (Charge of the Batmobile), on retiendra notamment la Valse de la mort (avec Kim Basinger dans le rôle de Vicky Vale), ainsi que l’interminable montée des marches de la cathédrale de Gotham City (Up the Cathedral) et les boucles entêtantes de la chasse à l’homme haletante dans l’usine Axis Chemicals (First confrontation), quand le Joker et Batman se rencontrent pour la première fois. Nicholson et le Joker, c’est une rencontre qui reste dans les annales du cinéma.

Heath Ledger propulsé par Nolan

Au centre d’une trilogie menée de main de maître par Christopher Nolan, Heath Ledger s’est vu offrir, lui aussi, le rôle de toute une vie. Dans son approche réaliste, Nolan évite au maximum l’utilisation des effets spéciaux numériques, privilégiant les effets réels. Concernant le joker, il détermine que le gangster, qui s’invente un personnage haut en couleurs pour rivaliser avec le Batman de Bruce Wayne et conquérir le crime organisé, utilise un maquillage et des artifices simples, pratiques, et encourage donc l’acteur à appliquer son maquillage lui-même.

Heath Ledger se cloître dans une chambre d’hôtel pour chercher son personnage, à commencer par sa voix, ses tics et ses onomatopées – et bien entendu, ses rires. Résultat, un Joker hors-normes. Pas d’origin story exacte, le Joker est déjà en activité au début du film et on assiste à sa montée en puissance, avec des indices contradictoires sur son identité et son histoire – il aime raconter plusieurs versions de sa propre légende à ses victimes. Dès la parution sur internet des premières photos de test de maquillage, la gueule de Heath Ledger en vert et blanc donnait envie.

Bien entendu, à l’annonce d’un nouveau Joker au cinéma, il y a eu l’inévitable levée de boucliers, Nicholson lui-même affichant sa désapprobation. Des polémiques vite oubliées devant la prestation prodigieuse de Ledger, entrée directement dans la légende. Si si, on pouvait parfaitement reprendre le rôle du Joker après Nicholson et Burton, la preuve. Et Nolan a bien fait.

Jared Leto, l’imprévu

Alors que les uns et les autres n’en finissaient pas de débattre sur les mérites de Nicholson et de Ledger, c’est Jared Leto qui a décroché un rôle inattendu dans le Suicide Squad de David Ayer (2016, 2h03). Il partage l’affiche avec Margot Robbie, Will Smith, Viola Davis, Joel Kinnaman, Karen Fukuhara et Jai Courtney. Il bénéficie d’un traitement original et intense, avec des tatouages, des dents baguées et une mise en scène soignée, il faut bien reconnaître que le personnage du Joker est ici perdu dans un film à gros budget, certes, mais torturé.

Parti dans une direction sous la gouverne de David Ayer, puis remanié à la demande d’un studio inquiet et obnubilé par le Gardiens de la galaxie de James Gunn (2014, 2h01), Suicide Squad est un film maudit. Il fait d’ailleurs l’objet d’un reboot, à peine 5 ans après, sous la direction de James Gunn (The Suicide Squad, à paraître en 2021)… Le Joker de Leto est plutôt réussi, mais difficilement comparable aux autres du fait d’une production torpillée. Son salut viendra peut-être du film Justice League, remasterisé par Zach Snyder (Snyder cut), où il fait une brève apparition.

Joaquin Phoenix au sommet

Acteur d’exception, déjà au centre de nombreux films (Her, A beautiful day, Walk the line…), Joaquin Phoenix donne au Joker dans le projet de Todd Phillips une origine unique, une dimension exceptionnelle dans un authentique chef d’œuvre. Pour la première fois au cinéma, le Joker tient non seulement le haut de l’affiche, il est ici essentiellement sans adversaire ni coéquipiers (à la différence de Suicide Squad). Si on a l’habitude de voir des méchants en tête d’affiche, ils ont généralement un ennemi déclaré, un héros qui permet d’établir un équilibre. Dans Le silence des agneaux, Hannibal Lecter est aux prises avec l’agent Starling; dans Terminator, le cyborg s’attaque à la famille Connor.

Dans Joker (2019, 2h02), Joaquin Phoenix est tout seul dans sa propre tête, il incarne un homme simple, Arthur Fleck, qui devient le Joker par la force des choses. Son ennemi, c’est sa propre condition, sa propre folie, dont on ne sait pas vraiment si elle est déclenchée en partie par la précarité, un sort qui s’acharne sur lui, l’indifférence de la société en général et l’hostilité des puissants (la famille Wayne, les fils de bonne famille qu’il affronte dans le métro et le présentateur de la télévision qui lui manque de respect) ou si l’issue était inévitable, quelles que soient les circonstances.

Le film a été très bien accueilli par la critique et par le public en salles, un succès phénoménal qui a donné lieu a des polémiques et des critiques, d’aucuns assimilant le film à une apologie ou une tentative de légitimation du crime et de la violence. Cependant, si le Joker est le personnage principal du film, il n’est pas montré comme un héros ou un modèle, l’auteur raconte bien la genèse d’un fou furieux, d’un malheureux plus maladroit et décalé que malhonnête, dont le destin s’écrit au fur et à mesure des déconvenues inévitables, mais que rien n’oblige à commettre l’irréparable. Il choisit de devenir le Joker.

Plus il y a de fous, plus on rit

Pour avoir connu tour à tour les différents avatars du Joker au cinéma, sur une trentaine d’années, on ne peut pas dire qu’on n’a pas été gâtés. Nicholson, Ledger, Leto et Phoenix, chacun a imposé sa griffe en faisant honneur au personnage le plus énigmatique de l’univers DC, proposant une vision personnelle qui ne ressemble pas aux autres. Si les productions dans lesquelles ils sont apparus ont connu des fortunes diverses, chaque film a trouvé son public et les studios ont largement récupéré leurs billes, malgré la flambée des budgets.

Ceci dit, si les studios sont prêts à mettre toujours plus d’argent dans la production de films, c’est leur choix, et c’est plutôt une bonne nouvelle pour la création artistique. Et tant qu’il y a des réalisateurs, réalisatrices, acteurs, actrices, scénaristes inspiré•e•s pour porter sur grand écran leur propre version issue du patrimoine BD pléthorique de Detective Comics, comme pour Marvel, il n’y a aucune raison de limiter l’appétit des uns et des autres pour des personnages forts et riches. Tant que la production de bandes-dessinées continue à un rythme soutenu, avec un succès indéniable, le cinéma continuera à puiser dans cette réserve et à proposer des rôles pour le moins stimulants aux stars d’Hollywood.


Le Joker au cinéma

Batman (de Tim Burton, 1989, 2h05). Avec Michael Keaton, Kim Basinger, Jack Nicholson, Jack Palance, Michael Gough, Billy Dee Williams, Robert Wuhl, Pat Hingle, Jerry Hall, Tracey Walter, William Hootkins. Un film produit par Warner Bros. et PolyGram Filmed Entertainment, distribué en France par Warner Bros. France. Crédits photos: ©1989 Warner Bros. – Tous droits réservés.


The dark knight (de Christopher Nolan, 2008, 2h32). Avec Christian Bale, Heath Ledger, Aaron Eckhart, Maggie Gyllenhaal, Michael Caine, Gary Oldman, Morgan Freeman, Cillian Murphy, Ron Dean, Chin Han, Eric Roberts, Nestor Carbonell, Ritchie Coster, Anthony Michael Hall. Un film produit par Warner Bros., Legendary Pictures et Syncopy, distribué en France par Warner Bros. France. Crédits photos: ©2008 Warner Bros. – Tous droits réservés.


Suicide Squad (de David Ayer, 2016, 2h03). Avec Margot Robbie, Will Smith, Jared Leto, Cara Delevingne, Jai Courtney, Joel Kinnaman, Viola Davis, Karen Fukuhara, Jay Hernandez, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Ike Barinholtz, Scott Eastwood, Adam Beach, Ray Olubowale, Ben Affleck, Common, Ezra Miller. Un film produit par DC Entertainment et Warner Bros., distribué en France par Warner Bros. France. Crédits photos: ©2016 Warner Bros. – Tous droits réservés.


Joker (de Todd Phillips, 2019, 2h02). Avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, Brett Cullen, Shea Whigham, Bill Camp, Douglas Hodge, Dante Pereira-Olson, Carrie Louise Putrello, Glenn Fleshler, Leigh Gill, Josh Pais, Rocco Luna, Marc Maron, Sondra James, Murphy Guyer. Un film produit par Warner Bros., Joint Effort, DC Entertainment, Bron Studios, Creative Wealth Media Finance, Village Roadshow Pictures, distribué en France par Warner Bros. France. Crédits photos: ©2019 Warner Bros. – Tous droits réservés.


Bibliographie sélective BD

Dark Knight – édition intégrale. Éditeur: Delcourt. 292 pages. Format 17x26cm. Parution: Janvier 2004 (première parution: 1986). Scénario/Dessins: Frank Miller. Encrage: Klaus Janson. Couleurs: Lynn Varley.

Batman: Un deuil dans la famille. Éditeur: Urban Comics – DC Essentials. 296 pages. Format 18x28cm. Parution: avril 2013 (première parution: 1988). Scénario: Jim Starlin, Marv Wolfman. Dessins: George Pérez, Jim Aparo.

Batman: Souriez / The Killing Joke. Éditeur: Glénat – Comics USA. 45 pages. Format 22x29cm. Parution: 1989. Scénario: Alan Moore. Dessins: Brian Bolland. Encrage: Klaus Janson. Couleurs: John Higgins. Lettrage: Martine Ségard.

Batman: Les fous d’Arkham. Éditeur: Glénat – Comics USA. 128 pages. Format 24x32cm. Parution: 1990. Scénario: Grant Morrison. Dessins: Dave McKean.

OncleGil

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