Bacri, le regard noir et sincère du cinéma

Parti trop tôt, Jean-Pierre Bacri avait marqué le cinéma français par son regard sévère et intense, le faisant passer pour un râleur, mais témoignant surtout d’un réalisme unique, d’une authenticité rare. Le bad guy à l’humour froid, le trouble-fête qui va au fond des choses. Alors que son talent était révélé au grand public avec des premiers rôles dans Le sens de la fête (d’Éric Toledano et Olivier Nakache, 1h56, 2017) et Place publique, co-écrit avec Agnès Jaoui (de Agnès Jaoui, 1h39, 2018), c’est souvent dans des seconds rôles marquants que l’acteur a laissé des traces, un peu partout, sur grand écran – notamment Un air de famille (de Cédric Klapisch, 1h50, 1996). Des films à revoir désormais avec le cœur gros, mais une admiration intacte.


Grand froid

De Gérard Pautonnier, 1h26, 2017. Avec Arthur Dupont, Olivier Gourmet, Jean-Pierre Bacri, Féodor Atkine, Philippe Duquesne, Marie Berto, Sam Karmann, Françoise Oriane, Clara Bekaert.

Habitué des besognes ingrates, Georges est un homme de confiance, un collaborateur fidèle et sérieux, sur lequel se repose logiquement et sans doute excessivement son patron, Edmond Zweck (Olivier Gourmet). Dans un secteur d’activité essentiel, désespérément régulier et à l’abri de toute crise, celui qui accompagne les cercueils au cimetière fait son travail machinalement, sans joie, même s’il se prend de temps en temps à guetter la venue prochaine d’une voisine âgée, en la regardant traverser une rue fréquentée par des poids lourds. Même dans ce contexte très particulier, Georges trouve l’équilibre dans une certaine droiture, une éthique, et voit d’un mauvais œil les raccourcis pris par son patron. Il sait qu’en cas de problème, c’est sur lui que retomberont les responsabilités. On pourra toujours compter sur lui. Coûte que coûte.

Jean-Pierre Bacri trouve ici un personnage à sa mesure dans un environnement froid et silencieux, où l’on s’exprime souvent sans mot dire. Il échange ainsi avec Olivier Gourmet par des regards et des mimiques, manifeste son inconfort ou son mécontentement par des regards appuyés. Dans des circonstances mornes et par un hiver rude, sa présence comble les vides avec panache. Résigné et renfrogné, fataliste, il garde son calme même dans des situations rocambolesques, et contribue par son immobilisme à faire aboutir une situation qui semblait impossible à résoudre. Alors que son jeune binôme est dans tous ses états, il reste de marbre, fait le job, accomplit la mission, totalement résigné et impassible. L’expérience, sans doute, mais pas seulement. Il est à un moment de sa vie où il ne croit plus aux miracles, préparant à ses heures perdues sa propre épitaphe. Une belle performance, qui place le film au niveau d’un Fargo (des frères Coen, 1h37, 1996).

Les pieds nickelés des pompes funèbres


Place publique

D’Agnès Jaouis, 1h39, 2018. Avec Léa Drucker, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Kévin Azaïs, Nina Meurisse, Héléna Noguerra, Sarah Suco, Ivick Letexier (Mister V), Frédéric Pierrot, Olivier Broche, Miglen Mirtchev.

Animateur de radio célèbre et controversé, Castro traverse une période d’incertitude à la fois sentimentale et professionnelle. Sur le fil du rasoir, il a l’art et la manière de scier la branche sur laquelle il est assis au gré de ses humeurs – il congédie son chauffeur, pourtant fidèle acolyte, à un moment où on commence à lui tourner le dos. C’est un personnage troublé et antipathique, qui cache une grande tendresse et un besoin d’amour. C’est aussi quelqu’un qui aime se mettre en scène, notamment lors de ses imitations d’Yves Montand.

Castro, Montand et Bashung.


Subway

De Luc Besson, 1h44, 1985. Avec Isabelle Adjani, Christophe Lambert, Richard Bohringer, Michel Galabru, Jean-Hugues Anglade, Jean-Pierre Bacri, Jean-Claude Lecas, Jean Bouise, Marie Vincent, Jean Reno, Christian Gomba, Arthur Simms, Michel d’Oz.

En racontant une histoire d’amour compliquée entre Christophe Lambert et Isabelle Adjani, Luc Besson a pris soin de peupler son aventure dans les couloirs du métro parisien avec une galerie de personnages particulièrement bien écrits et authentiques. Il a donc fait appel aux plus belles gueules du cinéma français, balayant les générations, de Jean Bouise à Jean-Hugues Anglade en passant par Michel Galabru. Et parmi eux, le tandem de lieutenants, Jean-Pierre Bacri et Jean-Claude Lecas, surnommés Batman et Robin. Les meilleurs, selon leur chef (Galabru). On retrouve donc régulièrement Jean-Pierre Bacri dans son quotidien de policier dans le métro parisien, avec un œil sur le patineur, un déliquant local qu’il croise de près ou de loin, mais jamais au bon moment. Un homme colérique, qui passe par toutes les couleurs, se faisant notamment duper par la facétieuse Héléna (Isabelle Adjani) et bousculer par ledit patineur. Et qui fait souvent le café. Si Besson s’éloigne un peu du cinéma traditionnel pour expérimenter dans les scènes d’action et des séquences oniriques avec une large place accordée à la musique d’Éric Serra, ce sont les personnalités fortes des acteurs qui ramènent Subway à la réalité simple, dure et profondément humaine. Aussi irréelles que soient certaines situations, des gens comme Richard Bohringer et Jean-Pierre Bacri leurs donnent une crédibilité indiscutable – notamment les confrontations avec le patineur et le braquage dans le métro. Dans un environnement clos où on ne voit jamais la lumière du jour, leur humanité rend l’expérience parfaitement agréable.

Batman et Robin. Les meilleurs.


Un air de famille

De Cédric Klapisch, 1h50, 1996. Avec Jean-Pierre Bacri, Jean-Pierre Darroussin, Catherie Frot, Agnès Jaoui, Claire Maurier, Wladimir Yordanoff, Alain Guillo, Sophie Simon, Cédric Klapisch, Antoine Chappey.

Henri est le gérant du “Père tranquille”, un café de quartier où il reçoit chaque semaine sa famille avant d’aller dîner aux Ducs de Bretagne. Le jour de l’anniversaire de Yolande (Catherine Frot), l’absence d’Arlette, l’épouse d’Henri, provoque une réaction en chaîne qui délie les langues autour de la table. Henri, le fils ainé moins brillant que son frère, en difficulté, n’a cependant pas le monopole des problèmes. Un classique de la réunion de famille a priori routinière et joyeuse qui, au gré des révélations et recoupements, vire au réglement de comptes. Tiré de l’œuvre d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri (une pièce écrite et jouée du 27 septembre 1994 au 31 décembre 1995 au Théâtre de la Renaissance), le film a remporté 3 Césars et 2 Lumières, dont ceux du Meilleur scénario (Bacri, Jaoui, Klapisch).


Le sens de la fête

D’Éric Toledano et Olivier Nakache, 1h56, 2017. Avec Jean-Pierre Bacri, Gilles Lellouche, Eye Haïdara, Jean-Paul Rouve, Vincent Macaigne, Alban Ivanov, Suzanne Clément, Benjamin Lavernhe, Judith Chemla, William Lebghil, Kévis Azaïs, Antoine Chappey, Manmathan Basky, Khereddine Ennasri.

Si Jean-Pierre Bacri est indiscutablement la clé de voûte du film “Le sens de la fête” au milieu d’un groupe de grands talents du théâtre, du cinéma et du stand-up, c’est sans doute parce que le tandem Toledano/Nakache a l’écrit et construit autour de lui. C’est ce qu’a expliqué l’un des auteurs-réalisateurs lors de la tournée de présentations du film au cinéma, en 2017. Un film qui a reçu le Prix spécial de la critique à Colcoa (USA, 2018) et 9 nominations aux Césars (France, 2018). Il a réalisé 2,8 millions d’entrées en salles en France et plus de 2 millions d’entrées à l’international (il a reçu à ce titre le prix de la comédie Unifrance en 2018).

Voir notre article sur Le sens de la fête.


OncleGil

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