Jim Cummings – The Beta Test (Entretien à Strasbourg, 18/09/2021)


Ceci est la version française de l’entretien avec Jim Cummings. To read this interview in english, click right here.


Gilles Vaudois – Bonjour Jim. Nous vous avions rencontré à Paris il y a trois ans presque jour pour jour, pour la sortie de Thunder Road, le 12 septembre 2018 (interview à voir et à lire ici). On ne savait pas encore comment le film serait reçu par le public. Et ce premier film a connu un succès phénoménal d’abord en France puis dans le monde. Pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé ensuite, comment vous avez enchaîné avec un second film étonnant, The Wolf of Snow Hollow (un thriller mettant en scène un loup garou, inédit en France)?

Jim Cummings – J’avais écrit The Wolf of Snow Hollow un an avant l’écriture du long-métrage Thunder Road. Quand nous avons gagné à Deauville (Grand prix du jury) et à South by Southwest (SXSW), le film est allé au Festival de Cannes, et c’est devenu un phénomène culturel, nous parlions déjà de faire un film avec un loup-garou. Nous allions frapper à la porte des studios pour leur demander de nous permettre de faire ce film. C’est là que MGM et Orion Pictures ont répondu favorablement. Ça s’est fait très vite. Nous avons eu le feu vert pour produire le film, mais le script n’était pas très bon, car il datait d’un an avant mon succès avec Thunder Road. Et je me suis dit: « Merde. Je dois absolument améliorer le script. » J’ai donc passé les 6 mois suivants à le modifier pour le rendre aussi bon que possible. Puis nous l’avons tourné avec la même équipe que Thunder Road dans l’Utah (USA) avec Robert Forster (Breaking bad, Jackie Brown) et un budget de $2 millions, 10 fois plus que Thunder Road.

C’était un rêve qui se réalisait. J’ai pu me faire passer pour David Fincher pendant un mois en réalisant ce film. Mais en même temps, c’était difficile de faire un bon film dans ces conditions, car il y avait tellement de monde pour encadrer la production du film. Je devais rendre des comptes à tant de personnes. C’était à l’opposé du tournage de Thunder Road, où j’avais une totale autonomie créative.


GV – Après l’expérience du second film, The Wolf of Snow Hollow, comment vous est venue l’idée de The Beta Test?

Jim Cummings – J’étais dans une épicerie et j’ai eu l’idée du service par correspondance. J’ai appelé mon ami PJ McCabe et lui ai demandé: « Que ferais-tu si tu recevais ce genre de lettre dans ta boîte aux lettres? » Il m’a répondu: « Oh, je n’irais pas, évidemment. » Et il m’a demandé: « Mais toi, tu le ferais? » J’ai répondu: « bien sur que non! ». C’est devenu cette idée intéressante comme un épisode de La quatrième dimension ou Black Mirror. Et nous en avons discuté pendant sept mois.

Nous avons réalisé qu’il s’agissait de mensonges et d’adultère. Il fallait que ça parle de ça aussi. Les gens qui cultivent une apparence trompeuse pour travailler à Hollywood. Et ces deux idées allaient parfaitement ensemble. Avec en plus la notion de données, le fonctionnement technique du service avec la collecte sauvage des données personnelles des gens sur internet. Il nous a vraiment fallu une année de travail pour se dire: « ça y est, on a un film. »

On l’a alors écrit en à peu près 3 mois. C’était très rapide.

PJ McCabe, Jacqueline Doke et Jim Cummings dans The Beta Test. ©2021 New Story.

GV – Mais comment avez-vous trouvé les gens qui répondraient à une telle invitation? Est-ce que ça a un rapport avec le mail « I love you » (virus propagé massivement par des mails intitulés « I love you » en 2000)?

Jim Cummings – Oui, ça y ressemble. Nous voulions que ça ressemble à de la réclame par courrier, du style: « Rencontrez cette belle femme russe. » Les gens se laissent tenter et se font arnaquer, ils perdent beaucoup d’argent. Il fallait que ça ressemble à ça, mais ce serait très différent si c’était une belle enveloppe adressée à vous directement. Le ressenti serait différent. Et ça m’a paru drôle. C’est une idée dingue.

GV – Parce que c’est nominatif?

Jim Cummings – Oui, c’est personnel et on dirait une invitation pour un mariage. Ça parait authentique. Moi, si je recevais ce genre de lettre dans ma boîte, ca me dérangerait beaucoup. Je serais paranoïaque, je me dirais: « Qu’est-ce qui m’arrive? » Donc voilà, c’était juste une idée intéressante que nous avons suivie jusqu’au bout. Nous trouvions chouette de pouvoir identifier des gens qui se correspondent parfaitement d’après leur profil public et d’organiser leur rencontre grâce à internet.

GV – Pour ce film, vous partagez la réalisation et l’affiche avec PJ McCabe. Comment fonctionne votre collaboration?

Jim Cummings – PJ est mon meilleur ami dans la vie. Nous avons le même sens de l’humour et la même intuition de ce qui va être cool dans un film. Nous écrivons le film en le disant à haute voix, dans la même pièce avec chacun son ordinateur portable et un plan détaillé. Nous suivons le plan en jouant toutes les scènes. Dès qu’on trouve quelque chose de bon, on le note. Pendant tout notre processus d’écriture, nous sommes déjà un peu en train de mettre en scène. Il était naturel de réaliser le film ensemble car nous avions déjà commencé la mise en scène ensemble pendant l’écriture. Il ne nous restait plus qu’à jouer et rendre visuel ce que nous avions mis au point dans le scénario.

Notre collaboration fonctionne vraiment bien. Quand je suis sur le plateau en train de jouer une scène, il me regarde sur l’écran de contrôle et si je rate quelque chose, c’est lui qui m’arrête et me dit: « Non. Reviens et recommence. » Nous passons notre temps à nous critiquer l’un et l’autre pour rendre chacune de nos scènes meilleures. Cela dit, mon meilleur souvenir de cette collaboration avec PJ, c’était quand nous ne jouions pas dans la scène. Pour l’un des meurtres, par exemple. La toute première scène est une des plus dingues du film. Elle est si violente ! Nous étions tous les deux derrière la caméra pour diriger. Nous nous sommes vraiment pris pour David Fincher ce soir-là. Nous nous sommes amusés à créer des plans et des ambiances à la Zodiac.

GV – Comment avez-vous choisi Virginia Newcomb et Jessie Barr, les épouses des deux personnages principaux?

Jim Cummings – J’ai vu Virginia Newcomb dans un film, The Death of Dick Long. J’étais à la fac avec le réalisateur de ce film, à l’Université d’Emerson. Elle est formidable. C’est une actrice très talentueuse, originaire de l’Alabama. J’ai toujours voulu travailler avec elle. En fait, je voulais qu’elle joue ma collègue dans The Wolf of Snow Hollow. Mais le studio a trouvé qu’elle n’était pas assez connue (c’est Riki Lindhome qui a décroché le rôle). Et donc, quand j’ai écrit The Beta Test, je me suis dit que ça pouvait être l’occasion de travailler avec elle. Virginia Newcomb pourrait jouer le rôle de Caroline. J’ai tout de suite su qu’elle serait parfaite.

Jim Cummings et Virginia Newcomb dans The Beta Test. ©2021 New Story.

Et Jessie Barr est réalisatrice. Elle a réalisé Sophie Jones, un film présenté à Deauville l’année dernière (2020). Elle est aussi actrice. Et quand j’écrivais le rôle de Lauren, la femme de PJ McCabe, je me demandais qui pouvait jouer ce rôle, et je me suis dit: « Oh, je crois que j’ai écrit ce rôle pour Jessie Barr. » Un peu par accident. Et puis elle est venue passer une audition. C’est une actrice parfaite. Elle connaissait les répliques de tout le monde mieux que nous. Et elle a joué le monologue au mot près à chaque prise. Elle m’a étonné.

J’ai eu beaucoup de chance, de trouver des actrices parfaites pour ces rôles et aussi captivantes.

GV – Il y a deux compositeurs sur ce film, Jeffrey Campbell Binner et Ben Lovett. Deux profils très différents, deux générations, comment avez-vous travaillé avec eux?

Jim Cummings – Jeff Binner est arrivé très tôt dans le projet quand on écrivait le scénario. On imaginait la musique comme dans un film de Dario Argento, un film italien d’horreur des années 70. Avec du clavecin, des chose comme ça. Donc, Jeff Binner composait dans ce style-là au tout début. Et pendant le montage du film, nous avons ajouté beaucoup de musique classique, du Vivaldi, qui rendait le film meilleur. Et il y a eu des moments, comme le générique du début, où je me suis dit qu’il fallait faire appel à Ben Lovett pour composer pour ces scènes-là. Ben a composé la musique de The Wolf of Snow Hollow qui était grandiose et très impressionnante.

Et pour tout dire, j’étais coincé. L’échéance se rapprochait. Il nous fallait absolument ces morceaux pour démarrer le film. Et Ben Lovett a relevé le défi. Nous lui avons envoyé ses scènes, et il a adoré le film. Il a composé les séquences du début où on entend des filles qui fredonnent, comme « Rosemary’s baby ». Et c’est devenu la musique plus impressionnante qu’on retrouve dans tout le film. Il a vraiment fait un travail remarquable.

On a donc trois compositeurs extraordinaires sur ce film: Jeff Binner, Ben Lovett et Vivaldi.

GV – Parlons donc du montage. Avez-vous eu des difficultés pour monter le film, notamment avec toute cette musique?

Jim Cummings – Oui, car la musique devait être omni-présente dans le film, à la fois drôle et intéressante, dans la tradition du giallo. Il fallait que ce soit impressionnant et excitant dès le départ.

GV – Ça place la barre très haut.

Jim Cummings – Oui, c’est ambitieux et intriguant dès le début, du coup on ne peut pas se relâcher après, ça lance le film. Et le montage a pris 16 mois. Je montais le film moi-même, littéralement dans mon garage. C’était l’enfer, d’essayer des choses différentes, de tout recommencer constamment pour trouver ce qui fonctionne. La majorité du film, son language ont été trouvés essentiellement pendant le montage.

Jim Cummings dans The Beta Test. ©2021 New Story.

GV – Pouvez-vous nous donner toute la chronologie de la fabrication du film?

Jim Cummings – J’ai appelé PJ avec l’idée initiale de The Beta Test fin 2018. Probablement décembre 2018. Puis je suis allé tourner The Wolf of Snow Hollow en mars 2019. Nous en avons discuté pendant 4 mois, puis nous avons tourné la vidéo pour WeFunder sur le plateau de The Wolf of Snow Hollow. On a alors commencé à écrire le scénario en avril. Pendant la campagne de financement participatif, le scénario n’était pas prêt. Nous n’en étions qu’à la moitié. Nous avons donc bouclé le scénario ensemble en vitesse pour pouvoir tourner en octobre 2019. Et je suis très heureux de l’avoir fait comme ça. Le tournage s’est terminé le 25 novembre 2019. Et j’ai fini le film en février 2021.

GV – C’est très rapide.

Jim Cummings – Oui, le film a été écrit et tourné assez rapidement. Mais le montage m’a occupé toute l’année 2020.

GV – Comme vous participez à toute la fabrication du film, de l’écriture au montage, avec les attentes qui grandissent au fur et à mesure, comment gérez-vous toutes ces tâches successives qui peuvent être en opposition? Le monteur se dispute-t-il avec les auteurs (c’est-à-dire vous-mêmes)?

Jim Cummings – Oui, ça arrive.

GV – Est-ce que ça vous a rendu fou?

Jim Cummings – Oui.

GV – Et en plus, vous étiez à deux sur l’ensemble du projet.

Jim Cummings – PJ était avec moi pendant toute la durée du montage. Je lui envoyais une version du montage, il le regardait et me renvoyait ses remarques. On était vraiment ensemble sur ce montage et c’était génial. Même si c’est moi seul qui réalisait le montage proprement dit en cliquant sur l’ordinateur, PJ était précieux car il me conseillait pour rendre chaque scène plus efficace. C’est quelque chose que je n’avais pas pour Thunder Road.

Mais je reconnais qu’il est difficile de faire un film dans ces conditions.

GV – Il y avait plus de gens autour de vous pour Thunder Road.

Jim Cummings – On avait des producteurs, on pouvait organiser une projection. On pouvait inviter des gens à regarder le film et donner leurs réactions, pour les intégrer au montage. Mais du fait du Covid, c’était impossible. On était donc vraiment tous seuls avec PJ. Parfois, il se faisait tester et venait passer une semaine chez moi pour participer au montage. Mais voilà, c’est l’enfer de travailler comme ça. C’est une torture, de faire des films de cette façon. Ce sont mes propres mains qui ont fait tous les ajustements. Ces deux mains uniquement. Et si, un jour, je suis de mauvaise humeur ou si j’ai la gueule de bois, le film n’avance pas du tout pendant une journée.

C’est extrêmement dur de faire un film de cette façon. C’est peut-être le dernier film que je fais de cette façon. Rien que pour ma propre santé. C’est trop de sacrifice. Donc, c’est amusant de tout faire soi-même et de se prendre pour Jackie Chan, mais c’est épuisant.

GV – Donc, vous ne le recommanderiez pas aux gens qui lisent cette interview?

Jim Cummings – Je le recommanderais à tout le monde. Je pense que tout le monde devrait le faire. Tout le monde doit faire des films. C’est possible dès maintenant. Nous tournons cette interview avec deux caméras. Ça donne des images incroyables avec des objectifs extraordinaires. Le matériel est accessible. Et vous pouvez raconter vos histoires. Faire un film n’a jamais été aussi facile. Et vous allez bien plus apprendre et prendre confiance en faisant tout par vous-même.

La lettre reçue par Jordan Hines (Jim Cummings) dans The Beta Test. ©2021 New Story.

GV – Curieusement, dans la même phrase, vous dites que c’est l’enfer de faire un film comme ça, mais que ça n’a jamais été aussi facile. C’est paradoxal. Laquelle de ces deus propositions est la bonne?

Jim Cummings – Regardez-moi ! Je suis en France, je participe à une interview avec une équipe de tournage, à propos d’une blague loufoque que j’ai faite avec mon ami PJ. Et je suis sur la scène internationale, le film passe à Deauville. C’est ce dont on rêve tous. Quand on fait des films, c’est pour rendre nos amis célèbres. C’est étrange d’être arrivé là. Je suis totalement épuisé, au bout de ma vie. C’est très pénible de faire des films de cette façon. Mais c’est aussi l’occasion de jouer à Jackie Chan. Je suis auteur / réalisateur / acteur et je me fais démolir dans mon propre film.

GV – Mais vos dents sont intactes.

Jim Cummings – Oui, elles sont toujours là. C’est vrai. Je ne me suis rien cassé sur ce tournage. Sur le tournage de Thunder Road, je m’étais blessé, mais pas sur The Beta Test.

GV – Donc, c’est l’enfer, mais ça vaut le coup.

Jim Cummings – Oui. Absolument. Et je dis que c’est l’enfer, maintenant. Mais si vous me posez la question dans 3 semaines, quand tout sera terminé, je serai prêt à recommencer. C’est comme la dépendance au jeu. On devient dépendant à cette activité, c’est fou. Quand on ne fait pas de films, on se retrouve tout seul, c’est étrange. On peut se sentir très seul quand on n’a plus d’équipe de tournage autour de soi et qu’on se retrouve à faire des choses dans son coin. Mais dès que vous lancez le projet, c’est comme un camp de vacances. On retrouve ses amis. C’est très addictif.

GV – Sachant que vous êtes totalement maître du projet.

Jim Cummings – Oui, c’est tout l’intérêt de faire des films à petit budget, vous avez carte blanche. Toutes les décisions concernant The Beta Test ont été prises par PJ et moi. Personne d’autre.


The Beta Test sort au cinéma en France le 15 décembre 2021.


The Beta Test, de Jim Cummings et PJ McCabe (2021, 1h31). Avec Jim Cummings, PJ McCabe, Virginia Newcomb, Jessie Barr, Malin Barr, Jacqueline Doke, Wilky Lau, Christian Hillborg. Un film produit par Vanishing Angle, distribué en France par New Story. Sortie au cinéma le 15 décembre 2021. Crédits photos: New Story – Tous droits réservés.

OncleGil

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