Le dernier voyage, pépite SF inattendue

Alors que le cinéma en France sort progressivement du chaos, avec une réouverture limitée à 35% d’exploitation des salles pour des raisons sanitaires strictes dans le but évident d’éviter à tout prix une nouvelle fermeture, c’est sans doute le meilleur moment pour voir un film apocalyptique. Le dernier voyage (de Romain Quirot, 2020, 1h27) sort donc dans un contexte parfait, malgré tout, en proposant une vision forte, avec un cast inspiré et une réalisation magnifique. Un film original, qui ne cherche pas à ressembler à un autre, malgré des références et des échos inévitables, en posant des questions essentielles sur la condition humaine, l’évolution des conditions de vie et notre place dans l’univers. Film de science-fiction entre District 9 et Mad Max, avec des gueules, des couleurs saturées et des images sublimes, des sons entrainants, qui sent l’essence et la transpiration.


De la Science Fiction à la française, littéralement

Dès les premières images, où l’on aperçoit une 504 Peugeot volante, on sait immédiatement qu’on est dans un film français. Pas de Mustang, pas de Volvo, de la bonne vieille caisse en tôle banalisée (pas de logo apparent) et sans roues, c’est déjà un paradoxe en soi. Si Doc Brown avait choisi la DeLorean pour construire sa machine temporelle afin d’avoir du style en se baladant à travers les époques, on peut voir ici la rechercher d’un certain style, pas le plus flashy, pas avec les plus gros moyens (une Bentley volante aurait bien claqué), mais une vraie direction artistique, pour ne pas dire une conviction artistique. Tout dans le film est réel, palpable, et voulu. C’est français et c’est beau.

Des acteurs convaincants et convaincus

Animés par des objectifs contradictoires, les deux personnages masculins principaux sont deux frangins, Paul et Eliot W.R., dont la vie commune appartient à un lointain passé, qui revient régulièrement par flashbacks en noir et blanc. Endossant le rôle du héros, Hugo Becker navigue entre moments de transcendance et d’action pure, entre vie et mort, entre infiniment grand (l’enjeu cosmique auquel il est confronté dans l’espace) et la simplicité des rapports humains (lorsqu’il se retrouve face à une jeune fille en détresse, qui fait penser à la relation Leon-Matilda dans le film de Luc Besson). Fugitif, constamment rattrappé par son destin, il passe par toutes les émotions, un rôle extraodirnaire. Face à lui, Paul Hamy compose un personnage enigmatique, Eliott W.R. motivé par sa mission d’importance planétaire, mais également habité par ses relations familiales et un étrange comportement particulièrement sanguinaire, comme si sa cause justifiait tout. Un méchant insolite, qui reprend certes des codes de mise en scène issus des films de genre, mais parvient à imposer par des trouvailles et des détails propres un style très particulier, qui s’impose au fur et à mesure. Un sourire, notamment, particulièrement dérangeant et fascinant, qui donne une dimension terrible à Paul Hamy, au visage pourtant si doux. Tout l’art du paradoxe.

Des actrices marquantes

Si l’on retient la performance dingue d’une très jeune fille, Lya Oussadit-Lessert, agée de 13 ans au moment du tournage, il faut également saluer celle d’Émilie Gavois-Kahn, la dame désœuvrée qui attend la fin du monde avec son gateau en gelée. C’est clairement un monde de brutes, où l’on compte les jours avec anxiété et résignation, un endroit bien morose pour exister. Elma (Lya Oussadit-Lessert) est comme une rose dans le désert, elle ne demande qu’à vivre, elle accompagne le héros dans sa fuite, rompant avec la solitude et permettant ainsi quelques moments d’humanité précieux.

Des patrons très présents – Reno et Lochet

Superstar internationale depuis Le Grand Bleu (de Lubc Besson, 1988, 2h43), omni-présent sur les écrans de télévision (revu dernièrement dans Mission Impossible aux côtés de Tom Cruise sous la direction de Brian de Palma et dans Les Rivières Pourpres avec Vincent Cassell, sous la direction de Mathieu Kassovitz), Jean Reno occupe une place à part au cinéma. Sa simple présence dans un film donne un poids et une crédibilité incroyables, ce qui convient parfaitement ici, puisqu’il représente tout bonnement le pouvoir absolu. C’est lui qui dirige les missions dans l’espace, qui supervise la traque de Paul W.R., le seul homme au monde capable de réaliser un objectif essentiel à la survie de la planète. Henri W.R. décide de l’avenir du monde. Un rôle à la dimension de l’acteur, qui impose tranquillement son charisme indéfectible. Sans forcer !

Dans un tout autre registre, un autre vétéran très connu du grand public non seulement pour ses apparitions au cinéma, mais également pour sa carrière dans les œuvres de Jérôme Deschamps au théâtre et à la télévision, Bruno Lochet incarne César, un homme simple en apparence, mais au vécu chargé et sombre. Sa confrontation avec Paul Hamy (Eliott W.R.) est digne d’un western – avec des plans à la Sergio Leone, des longueurs assumées et un faux-air de No Country for Old Men (le dialogue entre Anton Chigur et le gérant de la station service). Une séquence tendue et mémorable, parmi tant d’autres.

Oser la SF et les ambiances glauques

Juste avant l’été, prenez une dose de désespoir et de mystère, venez silloner les longues routes désertiques au volant d’une voiture en suspension, avec Philippe Katerine en maître de cérémonie sur le tableau de bord. Romain Quirot, auteur (avec Antoine Jaunin et Laurent Turner), réalisateur et monteur, vous offre un premier long-métrage délirant. Un road movie sans roues, palpitant, monumental, jouissif, qui signe le début d’une grande carrière. À voir au cinéma absolument, sur le plus grand écran possible.


Le dernier voyage (de Romain Quirot, 1h27, 2021). Avec Hugo Becker, Lya Oussadit-Lessert, Jean Reno, Paul Hamy, Philippe Katerine, Bruno Lochet, Emilie Gavois-Kahn, Darius Garrivier, Jean-Luc Couchard, Sonia Okacha. Un film produit par Apaches, distribué par Tandem Distribution. Crédits photos: ©2021 Tandem Distribution – Tous droits réservés.

OncleGil

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