L’étrange vie à Suburbicon selon George Clooney

Mondialement connu pour ses aventures avec Jean Dujardin au bord du lac de Côme, ses exploits en matière de business (une vente record de sa marque de Tequila) et son activisme politique, George Clooney poursuit une carrière intéressante au cinéma, aussi bien devant la caméra que derrière, avec notamment une collaboration remarquée avec Julia Roberts sous l’œil avisé de Jodie Foster (Money Monster). En tant que réalisateur, George a toujours fait très fort, depuis les épatantes Confessions d’un homme dangereux (2002, 1h53) avec Sam Rockwell, jusqu’à Monument Men (2014, 1h58). Trois ans plus tard, le réalisateur le plus stylé d’Hollywood s’associe avec les frères Coen pour réaliser un film inspiré aux influences évidentes.

Du Coen/Clooney dans le texte

Passé entre les mains des deux légendaires frangins pour sa fameuse « trilogie de beunêts » (O’brother, Burn after reading et Intolérable cruauté), avec une ultime récidive pour Hail Caesar, George Clooney se plait tellement dans le cinéma des frères Coen qu’il a co-écrit son dernier film avec eux, s’appropriant un style qui a fait ses preuves. Et pourtant, si on reconnait des ambiances de Fargo, on est bien loin du Minnesota. C’est la fin des années 50, dans un quartier résidentiel de Suburbicon, une ville nouvelle qui attire de nouveaux voisins venus de tout le pays pour son calme légendaire… qui cache bien des choses.

La lourde et insidieuse question raciale

Pas facile d’aborder une question omniprésente dans la société américaine, sans tomber dans la leçon ou le misérabilisme. En mettant en scène une femme qui garde sa dignité malgré les scènes odieuses de la vie quotidienne, les mesquineries, le racisme latent et les bassesses, George Clooney montre sans détour l’inhumanité des gens, comme on l’a rarement vue au cinéma. Des scènes parfois simples, presque anodines, puis des moments forts, insoutenables, les hauts et les bas d’une intégration difficile dans une certaine Amérique, ni trop snob ni trop profonde, juste moyenne. Un rôle sublimé par Karimah Westbrook (Save the last dance), une femme droite qui ne se laisse pas décourager ni intimider dans des circonstances pourtant pénibles.

Le double jeu de Julianne Moore

Si Julianne Moore avait une sœur jumelle, tout aussi talentueuse et charismatique, en tous points identique mais capable d’incarner un personnage bien distinct, elle aurait pu jouer dans Suburbicon. Ce n’est pas le premier film où la technique et la mise en scène permettent de créer cette illusion, on le voit même assez souvent au cinéma (Tom Hardy dans Legend, Valérie Lemercier dans Marie-Francine et Noomi Rapace dans 7 sisters), mais rarement l’effet a-t-il été aussi réussi. Il y a bien deux Julianne, c’est même troublant et dérangeant, à mesure que l’histoire se déroule. Un atout majeur dans ce film pour le moins original, une situation insolite et incongrue, qui en dit long sur le fond des personnages, particulièrement ignobles sous des apparences respectables.

Méconnaissable Matt Damon

On s’habituerait presque à voir Matt Damon bedonnant et rustre, s’il n’alternait pas ce genre de composition tristement humaine avec les rôles d’agent secret intrépide et surhumain. Une transformation incroyable, mais qui parait si facile, si organique, que même les situations les plus ridicules (la course à vélo) paraissent plausibles et naturelles. Un rôle à Oscar pour un surdoué qui travaille si bien, qu’on ne pense pas à le distinguer – sa réussite est évidente. Une variation pas évidente du personnage de William H. Macy dans Fargo, que Matt Damon réalise brillamment.

Une signature unique

Déterminé à dépasser ses maîtres, George Clooney a mis toutes les chances de son côté en les emmenant avec lui. Non content de triompher à l’écran sous la gouverne des frères Coen, le réalisateur charmeur signe un film étonnant, au rythme trépidant, avec des scènes fortes et une identité unique. Un héritage évident, mais tellement maîtrisé et inspiré, qu’il se distingue de ses illustres prédécesseurs. Une aventure singulière, un regard sur une société en souffrance avec ses contradictions et une certaine bien-pensance sans pontifier. Une belle réussite.


Bienvenue à Suburbicon (2017, 1h45), de George Clooney. Avec Matt Damon, Julianne Moore, Karimah Westbrook, Oscar Isaac. Sortie au cinéma le 6 décembre 2017.

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