J’ai glissé dans l’espace – bienvenue dans la Alien Company !
Dans l’espace, on ne vous entendra pas glisser. Si vous vous foirez en mission interstellaire pour le compte d’une multinationale terrienne, on ne viendra pas vous chercher. On se contentera de poser des scellés sur les portes de votre astronef qui sera devenu votre mausolée. Pire que The Departed ou X-Files – le film, la saga Alien emploie depuis toujours des méthodes radicales pour expédier ses intrigues et son personnel, peut-être pas franchement qualifié pour les jobs titanesques qu’on lui confie – mais qui ira vérifier? Véritable Fargo de l’espace, la saga intergalactique mythique est parsemée de bourdes et de bugs improbables qui facilitent la survenue de phénomènes étranges. Chez nous, on appelle cela des facilités scénaristiques, ressort essentiel de toute super-production américaine. Depuis que Ridley Scott a relancé son univers au cinéma, chaque film-catastrophe porte désormais le nom d’un cargo qui finit inévitablement à la casse. Si le public dans sa grande majorité n’a pas les compétences pour piloter une fusée et s’engager dans une mission spatiale, il se gratte cependant souvent la tête devant l’incompétence évidente des astronautes à l’écran. Des situations plus drôles et consternantes que flippantes. Coup de génie ou débilité? On tente une approche… quand le fleuron du cinéma fantastique américain rencontre la septième compagnie !

Tiens, et si on retirait nos casques ?
Dans Prometheus et Covenant (respectivement 4ème et 5ème films de la saga), à peine arrivés sur une planète inconnue, dès lors que l’atmosphère est respirable, un membre de l’équipage décide de retirer son casque au culot, puis enjoint également le reste du groupe à faire de même. Cap ou pas cap? Au diable ces équipements hors de prix mis au point pour protéger de toutes contaminations, si on peut respirer, on ne craint plus rien du tout… n’est-ce pas? Et que dire des faibles protestations des acolytes ? « Eh dis donc Jean-Louis, tu vas pas faire ça… ah si? Ah ben nous aussi alors. Chiche. » Comme des étudiants qui retirent tour à tour leurs vêtements à la plage pendant une soirée arrosée. Toute rigueur scientifique, tout instinct de survie sont totalement absents de la page du scénariste à ce stade. Le mépris total du danger sur une planète inconnue en pleine exploration. Comme si les Charlots, la bande à Fifi, les anges de la télé-réalité ou la meute de Very Bad Trip étaient engagés pour partir en expédition intergalactique et sauver l’humanité à la place de Thomas Pesquet, qui aurait déclaré forfait de manière inopinée…
Une catastrophe en chasse une autre
Dans l’espace comme sur terre, le cataclysme industriel, l’explosion d’une station spatiale, c’est évidemment ce qu’on cherche à éviter à tout prix. Il y a donc des protocoles, des systèmes de protection redondants, des garde-fous en pagaille. Le personnel expert est recruté et formé pour mener à bien les missions dans le respect des enjeux importants. Outre la protection évidente des vies humaines, c’est la survie des entreprises et de l’économie des nations qui se jouent lors des explorations spatiales. Peut-être même la survie de l’Humanité (le fameux plan B dans Interstellar de Nolan).

À Tchernobyl, pour citer un exemple bien réel, ce n’est pas une seule catastrophe, mais une série d’erreurs catastrophiques qui ont provoqué un accident nucléaire sans précédent dans l’Histoire de l’humanité le 26 avril 1986. Un problème, une absence totale de visibilité, des mystères et des tentatives de résolution répondant aux consignes de sécurité mais allant finalement à l’opposé de ce qu’il fallait faire. Un personnel livré à lui-même à la tête d’une machine complexe destinée au cataclysme, sans la moindre protection. L’histoire révèlera non seulement un cruel manque de moyens financiers, mais également une méconnaissance pratique des équipements dans leurs détails les plus importants. La passionnante mini-série HBO, malgré ses libertés déconcertantes avec la réalité, transcrit de manière précise le déroulé des événements et explique parfaitement comment la catastrophe est arrivée.
La catastrophe industrielle comme méthode de travail
Dans la saga Alien, la catastrophe industrielle improbable, c’est la base du scénario de la plupart des films. Une grande corporation qui brasse des sommes colossales et met en scène des catastrophes aux quatre coins de l’univers en essayant de sauver la face à chaque instant, alors même que des vies humaines sont balayées sous la surveillance de machines chargées de veiller à l’intérêt de la compagnie, coûte que coûte. Une espèce inconnue extrêmement dangereuse fait son apparition dans les comptes de l’entreprise? Si ça vaut de l’argent, ça passe avant tout le reste, en particulier le personnel humain, sacrifié d’office.

J’ai glissé, chef… la septième compagnie dans l’espace
Dans un contexte social horrible, il ne faut pas s’attendre à recruter les plus hauts potentiels humains. Si Helen Ripley fait partie de cette équipe, c’est d’abord par contrainte financière, puis par devoir envers l’Humanité, mise en danger par le comportement scandaleux des cadres d’une très grande compagnie. Si Elizabeth Shaw est invitée à un voyage interstellaire hors de prix dans Prometheus, ce n’est pas pour ses découvertes ou ses compétences, mais comme porte-bonheur. Elle est d’ailleurs priée de se taire quand les choses sérieuses commenceront. La foi est également bien plus reconnue à bord de l’USCSS Covenant que la rigueur scientifique ou la capacité à diriger une équipe.
Un défaut de fabrication devenu fétiche
Vous l’aurez compris, si la rigueur scientifique était reconnue dans les studios hollywoodiens lorsqu’il s’agit d’élaborer des escapades cosmiques à but de divertissement grand public et à grand spectacle, il n’y aurait sans doute pas de films. Effectivement, si Thomas Pesquet devait valider chaque scénario, aucun des succès retentissants comme Life ou l’actuelle série Alien Earth diffusée sur Disney+ n’aurait passé le stade du brouillon. Jamais la médiocrité humaine qui sévit dans les hémicycles, sur les plateaux de télévision et divers centres de décision terrestres n’aura sa place dans l’Espace, où la survie et la réussite des missions repose sur la logique et l’entrainement intensif de personnels triés sur le volet. Difficile d’orchestrer des péripéties divertissantes dans ces conditions. Il faut pouvoir laisser s’échapper la monstruosité hostile et maligne, quitte à ternir irrémédiablement la réputation des élites qui officient à la NASA. Il faut qu’une entreprise comme Amazon, qui réussit à imposer dans le monde entier la livraison gratuite et la concurrence déloyale comme fond de commerce, étouffant la concurrence et menant la vie dure à des livreurs surexploités et sous-payés, arrive un jour à organiser une mission spatiale qui n’a aucun intérêt scientifique et dont les actes purement mercantiles aboutiront à faciliter l’expansion incontrôlée d’un organisme extra-terrestre programmé pour conquérir l’univers en vampirisant l’ensemble des espèces, mettant finalement en danger l’ensemble de l’Humanité. Si on vous demande encore où est passée la septième compagnie, sachez qu’elle opère désormais, et en toute impunité mais toujours sous couverture, dans l’Espace. Pour notre plus grand bonheur !
