L’Odyssée, à la poursuite de Cousteau

Jérôme Salle a travaillé pendant 8 ans pour réaliser L’Odyssée. Un film qui porte définitivement bien son nom, et qui mérite bien qu’on tourne 7 fois sa langue dans sa bouche avant d’en parler. Ou encore d’assister à trois avant-premières parisiennes, dans des grandes salles pleines, à Torcy, La Défense et Bercy (deux salles archi-combles à l’UGC Ciné Cités Bercy, la veille de la sortie). Trois occasions de voir l’auteur évoquer son aventure. Trois occasions pour ne pas rater une œuvre gigantesque. Et le bonheur de revoir Lambert Wilson à chaque séance, tantôt avec Pierre Niney, tantôt avec Audrey Tautou, parfois tous ensemble.

Le biopic, c’est un exercice périlleux. Si le personnage est célèbre, on connait déjà son histoire, cela peut-être difficile à revivre dans la peau d’un autre. Si le personnage est moins connu, il faut trouver de quoi captiver le spectateur, mais au moins l’acteur a une chance de s’imposer au spectateur immédiatement. Un film sur Cousteau, qui s’était lui-même mis en scène dans ses propres films, que l’on voyait régulièrement à la télévision et dans les magazines, qui faisait partie du patrimoine national, que l’on croyait déjà connaître… c’était là un pari audacieux.

Il a d’abord fallu procéder à un long travail de biographe. Confronté à un personnage complexe, au centre de projets fous et d’un arbre généalogique pluriel, l’auteur a choisi de travailler seul, sans assistance ni influence des proches, avec le souci de ne pas faire simplement un film à la gloire de Cousteau. Un travail d’historien, avant tout.

Et quitte à respecter l’authenticité du personnage, il n’était pas question d’abuser d’effets spéciaux, d’écrans verts et de subterfuges en studio. Il a donc été décidé de tourner au maximum en conditions réelles. Bateau, scaphandres, Antarctique. Il ne fallait pas avoir le mal de mer pour travailler sur ce film. Les acteurs allaient devenir officiellement plongeurs, traverser des tempêtes à bord d’une copie de la Calypso, braver le Cap Horn, explorer les fonds marins avec du matériel d’époque et marcher sur la banquise – après s’être essuyé les pieds.

Naturellement, pour porter un tel projet, il fallait un acteur d’envergure – et avec un anglais-français sur mesure. Un trio d’acteurs, en fait, qui captive tout le long du film.

La performance de Lambert Wilson est vraiment extraordinaire à plus d’un titre. À la manière de Brad Pitt dans Benjamin Button, sans effets spéciaux, mais avec un travail remarquable de maquillage, Wilson incarne JYC avec précision à toutes les étapes de sa vie. En négociation avec les investisseurs d’une chaîne américaine, lors d’une séance photo pour un magazine, à table avec son équipage, Lambert Wilson s’efface totalement dans son personnage. Il est Cousteau, jusque dans certaines expressions, fasciné et presque angoissé devant l’étendue des océans à découvrir sur un globe terrestre, passablement contrarié à l’annonce du retrait d’un mécène, c’est le regard du commandant qui occupe l’écran.

Une immersion totale qui réussit également à Audrey Tautou et Pierre Niney, condamnés eux aussi à incarner les multiples facettes de leur personnage, traversant les âges, en réussissant à garder le cap malgré les intempéries. Les personnages grandissent, vieillissent, ensemble. Il n’y a jamais de décalage. L’illusion est parfaite.

Audrey Tautou est une mousquemère plus vraie que nature. Esseulée sur son bateau, au milieu de ses hommes, alors que son homme est partout, elle reste fidèle à elle-même, le véritable capitaine du navire. Pierre Niney (actuellement à l’affiche pour Frantz, de François Ozon), le fils préféré, le cinéaste passionné, aussi fou que son père, mais parfois plus lucide, intervient régulièrement en opposition, alors même que l’entourage du commandant l’entretient dans son propre mythe. Il apporte un second souffle aux projets, des idées neuves, et amorce le mouvement vers l’écologie.

La performance de Jérôme Salle, c’est d’avoir réussi à condenser en un seul film, bien rythmé, toute la vie de Cousteau (en grande partie), la démesure des projets, les échecs (provisoires), les abandons (des autres), la fuite en avant perpétuelle d’un homme qui a tellement accompli, et qui a su tirer certaines leçons déterminantes de ses erreurs. Comment un homme aussi acharné, visionnaire, a réussi à avancer contre vents et marées, mais a aussi su parfois se remettre en question fondamentalement. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 30 ans. 150 salaires. 1 tonne et demie de fuel par jour. De l’invention du scaphandre autonome au départ pour l’Antarctique, des accords avec l’industrie pétrolière à la création de la Fondation Cousteau, on suit un parcours ahurissant sans jamais s’ennuyer. On en oublierait presque les poissons, les baleines, les requins, des plans magnifiques montés avec un tel brio, avec deux qualités : ils ne prennent jamais le pas sur le récit ou les personnages, et on n’a pas l’impression de voir un document animalier. La mer n’est qu’un décor, avec une partition d’Alexandre Desplat à la mesure du monument, mais ce sont les personnages qui dominent.

Et c’est peut-être la différence avec les films de Cousteau. Lui montrait son équipage à la conquête de la mer, comme des surhommes domptant la nature. Jérôme Salle présente ses personnages comme des hommes (et une femme), avec leurs qualités et leurs failles, auxquels le spectateur peut s’identifier. C’est peut-être ce qui rend ce film si agréable à vivre, si intense. L’immersion est totale. On est sur la Calypso avec l’équipage, on partage les joies, les peines, les tensions. On fait partie de la famille. On perd la notion du temps. Une Odyssée, partagée, avec succès.

L’Odyssée, de Jérôme Salle, avec Lambert Wilson, Audrey Tautou et Pierre Niney, sort ce mercredi 12 octobre au cinéma.

Voir le site officiel du film.

Voir la page facebook du film.

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