César(s) du public, une idée à creuser encore

Pendant que les réseaux sociaux s’enflammaient sur le succès annoncé de Roman Polanski (12 nominations pour son film J’accuse), un autre événement est passé à peu près inaperçu. En effet, bien moins passionnant mais néanmoins troublant, le “César du public”, créé il y a trois ans pour récompenser le film français ayant attiré le plus de spectateurs dans les salles de cinéma sur l’année passée, ouvrant les portes de l’académie aux comédies populaires, n’a pas trouvé sa cible. Explication.


Une bonne idée

En récompensant automatiquement le film ayant réalisé le meilleur score au box-office – ayant vendu le plus d’entrées au cinéma – le César du public a parfaitement fonctionné lors des deux premières années où il a été attribué. La comédie étant souvent boudée lors de l’attribution des récompenses par l’Académie des Césars au profit de films jugés plus qualitatifs, Jean-Claude Dusse n’était pas prêt de devenir meilleur acteur, la troupe du Splendid jamais créditée du meilleur scénario ou du meilleur film. Comme les comédies dites « populaires » sont régulièrement les films qui, n’en déplaise à la critique ou à l’académie, font les plus belles recettes au cinéma, attirant un public plus large que les films plus académiques, le “César du public” permettait de reconnaître les fleurons maudits du cinéma français.

Le but ultime du cinéma, c’est quand même de toucher le plus grand nombre de spectateurs. Et si ce n’est pas le meilleur film qui attire le plus de monde dans les salles, s’il n’y a pas d’adéquation entre la qualité d’un film et son succès au box-office, cette performance reflète néanmoins si ce n’est le bon goût, au moins l’appétit du grand public, et doit être reconnu. L’académie ne peut pas ignorer une œuvre qui fait venir autant de spectateurs en salles. Avec le César du public, c’était chose faite.

Raid Dingue, 2017.

La comédie populaire récompensée

Ainsi, la première année, c’est le comédien, scénariste et réalisateur Dany Boon qui a été récompensé pour Raid dingue, champion français de l’année 2017, ayant attiré 4 571 327 spectateurs en 10 semaines d’exploitation (n°3 au box-office en France tous pays confondus, derrière Star Wars épisode VIII avec 7 076 549 spectateurs en 14 semaines d’exploitation et Moi, moche et méchant 3, avec 5 637 548 spectateurs en 20 semaines d’exploitation).

La deuxième année, c’est Les Tuches 3 (Olivier Baroux, 2018, 1h32) qui avait été distingué pour ses 5 687 200 spectateurs en 10 semaines, n°1 français de 2018 tout juste devant La Ch’tite famille (Dany Boon, 2018, 1h47), n°2 avec 5 626 049 spectateurs en 11 semaines d’exploitation. Soit à peine 61 151 spectateurs d’écart, environ 1%, mais c’est le jeu. Le meilleur l’a emporté.

Qu’est-ce qu’on a encore fait au Bon Dieu?, 2019.

Une nouvelle règle

Pour la troisième année, cependant, une nouvelle règle a été introduite, afin de redonner la main aux professionnels. Au lieu de récompenser automatiquement le premier, on nomme désormais les 5 premiers et le gagnant est déterminé par un vote, sans autre critère de distinction. On ne récompense donc plus seulement un résultat objectif. Ce n’est donc plus le César du public, mais le César du public selon les professionnels du cinéma. Et pour sa première application, cette règle a eu un effet inattendu.

Il faut reconnaître que l’année 2019 fut exceptionnelle avec un champion français indiscutable au box-office: Qu’est-ce qu’on a encore fait au Bon Dieu? (Philippe de Chauveron, 2019, 1h39) a pulvérisé la concurrence avec 6 711 618 spectateurs en 17 semaines d’exploitation. Le second film français, Nous finirons ensemble (de Guillaume Canet, 2019, 2h15), a réalisé un excellent score avec 2 800 004 entrées en 13 semaines, soit un écart de plus de 4 millions de spectateurs.

Nous finirons ensemble, 2019.

Cette performance n’a pas impressionné les votants, qui ont couronné Les Misérables (Ladj Ly, 2019, 1h45), le 3ème film français de 2019 avec 2 116 719 entrées en 14 semaines, soit une courte avance sur Hors normes (Eric Toledano et Olivier Nakache, 2019, 1h55), 4ème film français de l’année avec 2 103 151 entrées en 18 semaines – à peine 13 568 places d’écart.


Le César du public ne récompense pas le bon goût, mais l’appétit du grand public pour le cinéma.


Un résultat qui pose question

Évidemment, il n’est pas question de remettre en cause l’engouement des votants pour le film de Ladj Ly, l’une des plus belles réussites de l’année. Reconnu comme le meilleur film de la sélection cette année, il bénéficie du système dérogatoire pour supplanter un film ayant réalisé 3 fois plus d’entrées, largement consacré par le public, dans le cadre d’une récompense visant précisément à reconnaître la préférence des spectateurs… Que vaut le vote des professionnels s’il ne tient visiblement pas compte d’une telle disparité? C’est tout le problème d’un système de vote à l’aveugle, à la différence d’une décision de jury – chaque vote est réalisé indépendamment, sans vision d’ensemble, sans concertation.

Les misérables, 2019.

Ignoré dans le processus, Guillaume Canet, second au classement avec une nette avance sur le troisième, auteur d’un film inspiré, avec une distribution remarquable, l’écriture et la réalisation d’une suite n’étant pas moins méritoire qu’un premier film.

Non seulement la comédie est de nouveau boudée par la profession, mais on se demande bien, avec un tel écart dans les résultats au box-office, quel exploit pourrait permettre à ce genre décidément moribond de retrouver les grâces de l’académie. En rouvrant l’attribution de ce prix aux professionnels, qui en ont aussitôt profité pour tourner le dos à la comédie populaire malgré une domination écrasante en salles (3 fois plus d’entrées que le lauréat), le fondement même du “César du public” a été bafoué, apportant de manière cinglante la preuve du mépris de la profession pour la comédie populaire.

Et une nouvelle fois, le film français ayant attiré le plus de spectateurs dans les salles de cinéma dans l’année n’a pas été récompensé par l’Académie des Césars. Le film qui a reçu le César du public 2020 a été récompensé 4 fois, dont le César du meilleur film, celui du meilleur montage (Flora Volpeliere) et celui du meilleur espoir masculin (Alexis Manenti).


Pourquoi choisir?

En se permettant de faire le tri entre les 5 meilleurs films de l’année de manière subjective et arbitraire, c’est peut-être là que l’académie s’est trompée. Après tout, pourquoi en distinguer un seul? Si on estime qu’il y a 5 champions, parfois au coude-à-coude, parfois avec de grandes disparités, pourquoi ne pas les récompenser tous?

Cinq césars du public, est-ce trop? Faut-il en retenir trois, comme aux Jeux Olympiques, avec des déclinaisons du César en or pour le premier (sa couleur traditionnelle), argent pour le second et bronze pour le troisième? Avec la quatrième place maudite, revenant cette année de justesse à un film extraodinaire (Hors normes, d’Eric Toledano et Olivier Nakache)?

Et la grande classe, ce serait d’attribuer ces 3 Césars du public rétrospectivement. Car si c’est le bon système, autant en faire bénéficier les lauréats de toute l’Histoire du cinéma français, ce qui permettrait de repêcher les poids lourds du box office comme Intouchables (d’Eric Toledano et Olivier Nakache, 2011, 19,5 millions d’entrées), Bienvenue chez les Ch’tis (de Dany Boon, 2008, 20,5 millions d’entrées) et Astérix: Mission Cléopatre (d’Alain Chabat, 2002), mais également La Grande Vadrouille (de Gérard Oury, 1966, 17,3 millions d’entrées) et Les Visiteurs (de Jean-Marie Poiré, 1993, 13,8 millions d’entrées).

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