Bluebird, le choc des générations en perdition

Pour son premier long-métrage de fiction, Jérémie Guez a placé la barre très haut. Familier du polar, puisqu’il a accompagné la venue de Jean-Claude Vandamme dans le genre en tant que scénariste (Lukas, de Julien Leclercq, 2018, 1h34, à découvrir également de toute urgence) et le Tarantinesque Rebelles mettant en scène le redoutable trio d’héroïnes Audrey Lamy / Yollande Moreau / Cécile de France (d’Allan Mauduit, 2019, 1h28, disponible en VOD), Jérémie Guez a construit une histoire simple mais efficace autour de trois personnages bruts – une jeune fille en détresse, une mère accablée par les difficultés et un homme solitaire et taiseux qui cherche à reprendre le cours de sa vie. Un film direct et profond, qui n’a de long que le nom (1h30 tapantes).


Mère à l’écran depuis longtemps, bouleversante et ultra-féminine dans Alabama Monroe (de Felix Van Groeningen, 1h49, 2013), responsable et déterminée aux côtés de Guillaume Canet dans Au nom de la terre (d’Edouard Bergeon, 1h43, 2019), Veerle Baetens s’impose dès le premier regard. En préférant éviter toute ambiguité sur la nature de ses rapports avec Danny, son nouveau locataire au parcours chaotique, elle installe une relation claire d’emblée, une structure sociale dont l’ancien taulard a bien besoin. Le contrat ainsi posé, et rappelé à la moindre occasion, ferme la possibilité d’une romance entre les deux adultes. On restera donc dans la politesse et la cordialité, avec une certaine dureté. Laurence considère Danny comme un client, pas un ami, elle ne lui demande rien. Il devra faire sa vie ailleurs.

C’est là qu’intervient le personnage de Clara, jeune fille de 16 ans à peine, qui souffre non seulement de l’absence de son père, en prison, et du probable éclatement de sa cellule familiale – il semble que le couple parental ne résistera pas à cette épreuve, ce qui plonge l’adolescente dans une détresse profonde – mais également de l’absence de sa mère, qui n’arrange rien. Elle est donc naturellement attirée par le nouvel arrivant qui, sous ses traits durs et sa carapace imposante, malgré l’appréhension que pourrait susciter son parcours, ne peut pas avoir mauvais fond. C’est le mystère qui attise sa curiosité. Moins il parle, plus elle a envie de l’entendre.

Pour son second grand rôle au cinéma, Lola Le Lann se retrouve face à deux monstres du cinéma international. En abordant un personnage bien plus jeune, elle apporte une densité, une présence et une maturité qui enrichissent une relation balbutiante avec un grand gaillard distant et silencieux, qui n’a pas vocation initialement à devenir un père de substitution, mais qui s’y trouve forcé. La caméra de Jérémie Guez s’attarde sur cette jeune fille avec bienveillance, offrant un terrain d’expression vaste et sans compromis. On découvre ainsi une actrice confirmée, aussi à l’aise dans les dialogues que dans les silences, exprimant des émotions très variées.


Voir notre entretien avec Lola Le Lann.


Entre deux grosses productions hollywoodiennes (on l’a vu dans Atomic Blonde avec Charlize Théron et Sofia Boutella, The Passenger avec Liam Neeson, Skyscraper avec Dwayne Johnson et Papillon face à Charlie Hunnam et Rami Malek), l’acteur danois Roland Møller s’offre ici un rôle important, qui expose à la fois sa stature imposante et une grande sensibilité. Colosse au regard froid et perçant, épuisé spirituellement par son passage en prison, il laisse son corps affûté et alerte réagir pour lui, notamment dans les situations d’urgence. Maladroit et résigné, abandonné par la société, il est destiné à replonger et se retrouve en grand danger, mais son instinct de survie, son énergie vitale et une certaine débrouillardise le sauvent. Sa rencontre avec Clara est déterminante – on pense à la relation entre Léon et Mathilda (Léon de Luc Besson, 1994, 1h43). C’est un justicier atypique, un anti-héros attachant, un personnage brut.

Jérémie Guez signe un film sombre et dur, sans misérabilisme. Un authentique polar concentré sur peu de personnages, totalement isolés du reste du monde, en proie au doute et inévitablement confrontés au danger. Son héros renfermé mais déterminé n’a pas toutes les réponses, il est maladroit et fait plus de mal que de bien, mais il avance coûte que coûte dans un univers hostile et injuste en essayant tant bien que mal de garder sa dignité et son cap. Comme le « chauffeur » de Drive, il n’a rien demandé à personne, et quand il est confronté à des situations délicates, il improvise à sa façon, la seule qu’il connaisse et surtout le seul moyen de ne pas se faire dominer. Il est donc condamné au chaos, presque résigné, toujours emprisonné dans un cycle infernal, comme la plupart des anciens détenus – le taux de récidive étant élevé dans des situations où le passage en prison n’a rien résolu (60% des personnes qui sortent de prison y retournent dans les 5 ans). L’auteur évite les situations faciles – pas de romance à l’eau de rose, de clichés sur le retour à la vie du détenu, une violence nécessaire et utilisée avec retenue, filmée sans excès. Un film juste et sobre, intense, riche en émotions.


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Bluebird (de Jérémie Guez, 2018, 1h25). Avec Roland Møller, Veerle Baetens, Lola Le Lann, Lubna Azabal, Jonathan Robert. Un film adapté du roman L’Homme de plonge, de Dannie M. Martin, disponible aux Éditions 10/18. Produit par Atchafalaya Films et Labyrinthe Films, en coproduction avec Umedia, distribué en France par The Jokers. Initialement prévu au cinéma, disponible en exclu VOD le 16 juin 2020. Crédits photos: The Jokers (film) et Place du Cinéma (entretien) – Tous droits réservés.

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