Entretien avec Lola Le Lann – Bluebird

Entretien réalisé le mardi 9 juin 2020 avec Lola Le Lann (actrice) pour le film “BlueBird” par Mitra Etemad (TrendysLeMag), Zineb et Héloïse (21stcenturywomen.com) et Gilles (Place du Cinéma). Le film sort en VOD le 16 juin 2020. Voir notre article sur le film.


Q. – Avec Bluebird, vous avez un rôle qui tranche par rapport au précédent, Clara n’est pas une lolita comme Louna (Un moment d’égarement de Jean-François Richet, 1h45, 2015). Est-ce que vous ressentez une responsabilité féministe, en tant qu’actrice, dans vos choix de films?

Lola Le Lann – J’aimerais revenir sur mon premier film, car on a beaucoup médiatisé en pointant du doigt un vice dont serait seule responsable Louna (son personnage dans Un moment d’égarement), en l’appelant « lolita ». Il faut rappeler qu’une lolita, par définition, c’est une jeune nymphette qui manipule et qui fait du charme. C’est tout l’inverse du personnage de Louna, une jeune fille qui n’est pas tant inscrite que ça dans son époque – contrairement à sa meilleure amie, elle ne cherche pas à sortir avec des jeunes de son âge, à être dans la séduction avec eux, ce n’est pas ça qui l’intéresse. Elle a une candeur et une sincérité qui va un peu plus loin que ça. Je pense qu’elle est profondément et simplement amoureuse du meilleur ami de son père. On parle de rôle sulfureux par rapport à Louna, mais ce qui est sulfureux pour moi, c’est l’histoire du film, c’est la relation qui est taboue qui dérange. La sincérité de vouloir aimer qui elle aime et de ne pas se conformer à ce qui se fait. Je pense qu’elle est juste sincère.


“Je pense qu’elle n’est pas volontairement manipulatrice et séductrice.”

Lola Le Lann

Q. – Elle est plus victime?

Lola Le Lann – Tout le monde est complice et victime dans l’histoire. Elle ne peut pas aimer celui qu’elle aime avec sincérité, lui aussi Elle cherche à se construire dans l’opposition de la figure paternelle qu’elle a eue. C’est là où elle rejoint peut-être son époque. Un peu comme Clara, pour elle, grandir et devenir une femme, sa meilleure preuve d’amour, c’est s’offrir à l’autre. Elle est maladroite là-dessus. On la trouve séductrice. Elle l’est peut-être malgré elle. Elle a peut-être des mimiques de séduction dont elle a été conditionnée par les réseaux sociaux et peut-être aussi par sa mère, mais je pense qu’elle n’est pas volontairement manipulatrice et séductrice.

Q.Justement, le réalisateur Jérémie Guez avait mis un point d’honneur à ce que Clara ne soit pas un personnage de « lolita ». Elle est jeune, naive, peut-être même trop, car elle n’est pas sexuée. Elle n’en est pas encore là dans sa vie. Comment ressentez-vous ce personnage de Clara?

Lola Le Lann – Quand on a travaillé sur le scénario, on se demandait qu’est-ce qui l’amenait à prendre autant de risques, notamment entrer dans la voiture d’un dealer qu’elle ne connait pas. On pensait que c’était un peu déclenché par le fait que la veille, elle avait appris que son père n’allait pas rentrer avec sa mère en sortant de prison – car il a rencontré une autre femme. C’est un peu comme si elle n’avait plus rien à perdre. Et ça se joue à très peu, car elle avait d’abord essayé de voir Danny pour lui parler, se confier, rechercher du réconfort, et comme il est absent, c’est là qu’elle s’est mise en danger avec un inconnu – le seul disponible, en fait.

Q. – Au départ, on a l’impression qu’il y a un jeu de séduction entre Clara et Danny, mais comme Danny écarte d’emblée cette possibilité, la relation devient plus paternelle. Est-ce que c’est bien ça?

Lola Le Lann – Oui et non. En l’absence de figure paternelle, en rencontrant Danny, qui lui est totalement étranger, mais qui a un lien par rapport à son père, elle essaie d’instaurer une relation entre eux. C’est elle qui va vers lui, car on voit bien que lui n’est pas quelqu’un de très sociable. Je crois qu’elle ne cherche pas à le séduite frontalement. Dans l’époque dans laquelle elle s’est construite, avec l’image des réseaux sociaux, elle a peut-être appris que devenir adulte, pour aller vers un autre adulte, ça passe par la séduction. Elle est séduisante, mais pas séductrice, on a tendance à confondre les deux, surtout à cet âge-là.

C’est une relation d’amitié qu’elle recherche. Elle n’a pas d’amis, elle est souvent à zoner, elle a l’air de bien s’ennuyer. Elle cherche à aller voir Danny avant de savoir qu’il sort de prison. Elle s’en doute, mais  Elle est curieuse. Je ne pense pas qu’elle soit vraiment dans la séduction. Elle est profondément seule, sa mère n’a pas beaucoup de temps à lui consacrer. Elle s’en fout de regarder l’âge ou le gabarit de la personne, elle veut juste parler à quelqu’un.


“Clara est séduisante, mais pas séductrice, on a tendance à confondre les deux, surtout à cet âge-là.”

Lola Le Lann

Q. – Quand un drame survient (à découvrir dans le film), Danny s’occupe de Clara mais au lieu de l’aider à porter plainte et à faire ce qu’on conseillerait à quiconque aujourd’hui, notamment pour obtenir justice et se reconstruire, il l’aide à sa manière, mais est-ce qu’il lui rend vraiment service en choisissant cette voie?

Lola Le Lann – Je pense que Danny, joué par Roland Møller, c’est un homme qui a fait de la prison, dont on ne sait pas grand chose et qui découvre à travers sa rencontre avec Clara une figure plus optimiste que ce qu’il a eu tendance à voir avant et qui l’inspire dans un chemin qu’il essaie de retrouver maladroitement. Dans un cadre normal, on porterait plainte. Mais je pense qu’il faut se repositionner dans son référentiel à lui. Dans le film, on ne cherche pas à montrer un droit chemin possible, à être moralisateur, on montre des défauts, sinon, ce serait vraiment trop dans son langage, il cherche à l’écouter elle, et la première chose qu’elle lui dit, c’est de ne pas en parler à sa mère, de ne pas en parler. Je pense qu’il lui parle d’égal à égal, il l’entend d’égal à égal. Il vient d’un monde où ne pas suivre sa demande et aller en parler, lui imposer de porter plainte, serait peut-être selon lui une façon de l’infantiliser. Il a conscience que cette chose-là est grave, mais on sait qu’il n’a pas forcément confiance en la justice. Il fait justice lui-même, même s’il sait que ce n’est pas une solution en soi. Il a plus confiance en sa parole à elle. Je comprends qu’il soit dur à entendre, mais le film montre une certaine réalité (et non un modèle idéal à suivre).


“Danny a plus confiance en sa parole à elle, et il ne croit pas à la justice.”

Lola Le Lann

Q. – Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Veerle Baetens?

Lola Le Lann – Veerle, je l’ai un peu moins côtoyée, car elle est de là-bas [le tournage avait lieu en Belgique], donc elle rentrait chez elle tous les soirs, et on a moins de scènes communes. Elle est géniale. Elle est super généreuse, très maternelle et complice, c’est un très beau modèle car elle a fait des choix très différents dans sa carrière. Elle fait beaucoup de chant à côté. On l’entend d’ailleurs dans Alabama Monroe (de Felix Van Groeningen, 1h49, 2013). Sur le tournage, elle chantait assez souvent et elle a une voix incroyable. Elle fait de la country, de la comédie musicale. J’aime bien ce type de personne, car elle est multi-casquettes, elle n’a pas peur d’essayer des choses très différentes. Et en même temps, elle a une certaine humilité. Elle a un charisme, elle a quelque chose qui peut être très dur parfois, mais aussi une fragilité que j’aime bien.


“Veerle Baetens n’a pas peur d’essayer des choses très différentes, c’est un beau modèle.”

Lola Le Lann

Q. – Et la rencontre avec Roland Møller?

Lola Le Lann – Il est encore plus dans son époque que moi, il est hyper actif. Il a un truc brut, d’aller toujours à l’essentiel. Il improvise beaucoup, c’est le jeu américain qu’on a peu en France. Il est hyper généreux, il cherche tout le temps à se renouveler, il a fait des films qui n’ont rien à voir. Il n’aime pas trop qu’on en parle, mais il a fait de la prison, et sur le tournage, on le ressentait un peu car, par exemple, même dans un appartement au milieu de nulle part, il voulait toujours fermer les rideaux, de peur d’être observé.

Q. – Qu’est-ce que vous recherchez aujourd’hui dans un rôle?

Lola Le Lann – Ce qui m’intéresse, c’est de faire des films différents, de trouver des rôles où on peut m’oublier derrière. Ce qui me fascine, ce sont les acteurs un peu caméléons. J’ai envie de surprendre à travers le choix du film ou le personnage, aller vers ce dans quoi moi-même je ne m’attendrais pas à aller.

Je pense qu’on est responsable des choix qu’on fait. On se définit par rapport à ses choix. Moi, j’aime suivre un acteur par rapport aux choix qu’il fait dans sa carrière et pas par rapport à ce qu’il est personnellement – je m’en fous un peu. Là où on n’est pas responsable en revanche, c’est de la perception que le public peut avoir de soi dans un film. Et là où je trouve que c’est un peu dur, c’est le manque de distanciation entre la fiction et la réalité. Je l’ai vu beaucoup à travers mon premier film. Ne serait-ce que dans les propositions que j’ai eues la première année de casting qui se rapprochaient beaucoup trop du rôle ou parfois de façon stéréotypée. Et puis dans le public, il y a quand même des gens qui m’ont demandé où j’en étais, si je m’étais remise avec Vincent [Cassell], des trucs de malade.


“Je pense qu’on est responsable des choix qu’on fait, mais pas de la perception que le public peut avoir de soi dans un film.”

Lola Le Lann

Là où il y a une responsabilité commune, c’est de revenir sur la perception. On a tendance à être choqué, à insulter les actrices qui se mettent à nu à l’écran. Quand c’est justifié, ça sert l’histoire. Et même si ce n’est pas justifié, je comprendrais aussi que ça existe. Tu te mets à nu pour servir une histoire ou un projet collectif. D’un autre côté, on a des filles qui monnayent leur corps sur Instagram pour un sac à main, et ça ne choque pas. On a tendance à pointer du doigt les mauvaises choses pour les mauvaises raisons. Et on ne voit pas ce qui est devant nous. Je respecterais plus une prostituée qui monnaye son corps. Dans Vernon Subutex, de Virginie Despentes, elle parle même d’un truc qui l’aide à se réparer, le fait de monnayer son corps après s’être fait violer [pour se le réapproprier]. Je respecte plus la prostitution que certains tafs qui sont plus vicieux et plus fourbes et en fait, où on monnaye son corps pour du mercantile et ce n’est pas forcément plus défendable.


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Voir notre article sur le film.



Bluebird (de Jérémie Guez, 2018, 1h25). Avec Roland Møller, Veerle Baetens, Lola Le Lann, Lubna Azabal, Jonathan Robert. Un film adapté du roman L’Homme de plonge, de Dannie M. Martin, disponible aux Éditions 10/18. Produit par Atchafalaya Films et Labyrinthe Films, en coproduction avec Umedia, distribué en France par The Jokers. Initialement prévu au cinéma, disponible en exclu VOD le 16 juin 2020. Crédits photos: The Jokers (film) et Place du Cinéma (entretien) – Tous droits réservés.

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